Enquête Retraités, hétéros, homos : comment surmonter la souffrance affective dans les campagnes

Les habitants ruraux peuvent souffrir de misère sexuelle et affective. Surtout s’ils appartiennent à une minorité sexuelle. Ils font ce qu’ils peuvent pour rompre cet isolement.

Pour la sociologue Eva Illouz, « être privé de sexualité et d’intimité sexuelle, c’est être privé d’existence sociale ». (©illustration / Adobe stock)

« Lundi, j’ai rencontré un homme marié dans une grosse berline. Il voulait une petite gâterie avant de rentrer à la maison. » Serge, retraité homosexuel de 68 ans, est un habitué qui fait « partie des arbres ».

L’étang du Corra est un des lieux de rencontres des Yvelines les plus fréquentés. Il en existe une dizaine comme celui-ci dans ce département et quelque 6 000 en France.

Situé en forêt de Saint-Germain-en-Laye, ce vaste espace est composé d’un étang cerné de bois, d’un chemin de promenade et de deux parkings. Il est fréquenté par de nombreux promeneurs, souvent des familles, qui bien souvent ignorent ce qui s’y trame, de jour comme de nuit.

« Beaucoup de ceux qui viennent sont frustrés, ils n’ont plus rien à la maison, nous explique Serge. La plupart n’assument pas du tout cette part d’homosexualité. Il y a des femmes aussi dans ce cas-là, mais pas beaucoup. Elles regardent les hommes qui s’amusent entre eux et des fois aussi ont des rapports sexuels. Il règne ici une grande misère affective. »

L’étang du Corra est un lieu de rencontre bien connu dans les Yvelines. (©Renaud Vilafranca / 78actu)

Selon Jérôme André, président de HF prévention, association basée dans les Yvelines, « l’espace gay est fréquenté à 80 % par des hommes hétéros, mariés. Ils ont envie de voir autre chose. Ils sont en déshérence affective et sexuelle ».

Il y aussi les relations libertines : des couples hétérosexuels dont l’homme aime voir sa femme faire l’amour avec des inconnus. Cela s’appelle « le candaulisme », un terme qui vient de l’expression « tenir la chandelle ». Sur le parking hétéro, des hommes seuls attendent dans leur voiture, parfois des heures, des nuits, qu’une opportunité se présente.

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Une fois le partenaire trouvé, tout va très vite. Après moins de deux minutes de discussions, ils passent à l’acte. Mais en plus d’offrir l’avantage de la discrétion, « ces aires de rencontre ont une dimension sociale », témoigne Jérôme André qui affirme que « certains viennent juste discuter ».

Frédéric, bisexuel, vient ici pour coucher avec des hommes, mais « pas toujours ». Cet habitant d’un village près de Rambouillet nous explique venir « surtout pour les rencontres humaines, pour discuter avec des gens de [son] âge ».

Frédéric, célibataire, est « isolé depuis toujours » : « Ma sexualité n’est pas riche, mais je ne base pas ma vie là-dessus. Cet endroit m’a sorti de mon isolement. Je n’ai pas l’occasion de faire des rencontres au quotidien. »

Sur le parking de l’étang du Corra, dans les Yvelines, des hommes et des femmes attendent qu’une opportunité se présente pour avoir des relations sexuelles. (©Renaud Vilafranca / 78actu)

L’absence de sexe, « une source de souffrance »

Comme l’analyse la sociologue Eva Illouz, « pour une grande partie des gens, ne pas avoir de relations privilégiées avec un ou une autre dans le monde d’aujourd’hui, est une source de souffrance. Il y a la souffrance de ne pas être dans une norme ».

Être privé de sexualité et d’intimité sexuelle, c’est, comme nous l’a montré Houellebecq dans L’Extension du domaine de la lutte il y a une vingtaine d’années, être privé d’existence sociale. Alors que pour certains, la sexualité est le terrain où s’exerce pleinement la liberté, pour d’autres elle donne lieu à des expériences d’humiliation et d’exclusion involontaires (et forcées).

Eva Illouz, extrait de son livre La fin de l’amour.

La « prise de conscience de la réalité de soi-même, de son moi au travers d’une relation intime et sexuelle » est pour la directrice d’études à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS), « un des changements majeurs de l’identité dans le passage d’une société traditionnelle à une société moderne ». Selon elle, dans une société traditionnelle, « l’homme et la femme prenaient conscience de la réalité de l’existence au travers de leur position ou rôle dans une communauté, une structure familiale ou clanique, […] alors que l’homme moderne s’est retiré dans l’intériorité de sa vie psychique, dans l’intériorité de son moi et cette intériorité s’exprime mieux dans l’intimité ».

C’est véritablement la possibilité de prendre possession de la réalité de son moi qui fait défaut, quand une relation intime, sexuelle fait défaut.

Eva Illouz, sociologue.

De plus, la misère sexuelle peut s’expliquer par le fait que, dans notre société contemporaine, « notre valeur dépend de notre capacité à avoir beaucoup de partenaires ». D’après Eva Illouz, « c’est une nouveauté ». Cette « nouvelle norme sexuelle attribut une valeur au fait d’avoir beaucoup de partenaires. La misère sexuelle peut se comprendre par la difficulté d’avoir accès à cette valeur symbolique ».

En campagne, la difficulté de la rencontre

La difficulté à accéder à cet épanouissement est d’autant plus prégnante lorsqu’on habite en milieu rural. Car, comme le souligne Eva Illouz, « contrairement à ce qu’on croit, les grandes villes donnent des liens plus variés et plus forts. Les ruraux sont plus seuls. Cela va contre le mythe de la ville comme un espace aliénant. Au contraire, dans la ville, le tissu social est beaucoup plus intense que dans les espaces très ruraux ».

Chantal, agricultrice retraitée de 72 ans, habitante de Routot, village de l’Eure, nous confie que la solitude lui « pèse » depuis qu’elle est veuve, « surtout les longues soirées d’hiver ». Jean-Luc, 68 ans, habitant de Brionne, commune rurale de l’Eure de 4 000 habitants, lui, dit ne « pas trop souffrir de la solitude » — « je suis bricoleur et j’ai d’autres activités. Je vis avec ma chienne. Je ne suis pas malheureux » —, mais admet avoir « parfois des coups de cafard » : « Il m’est arrivé de passer tout seul Noël ou le Jour de l’an. » Ces deux retraités normands recherchent activement l’amour, tant bien que mal.

La conquête amoureuse n’est pas une discipline aisée en campagne pour les retraités célibataires, mais c’est encore plus compliqué pour les personnes issues de la communauté LGBT.

« En milieu rural, la difficulté tient au fait qu’il y a beaucoup d’interconnaissance, soit qui oblige à un coming-out, soit qui oblige à partir », analyse Denis Quinqueton, un des artisans du Pacte civil de solidarité (Pacs) et co-directeur de l’observatoire LGBT+ de la fondation Jean-Jaurès.

Les jeunes qui partent « à la ville pour leurs études peuvent plus facilement vivre leur sexualité », constate Lucie Martin du Mouvement rural de jeunesse chrétienne (MRJC), pilote d’une enquête sur le genre et la sexualité. Une enquête dont les résultats seront connus dans le courant de l’année 2022.

Pour ceux qui restent, il peut y avoir la tentation de se conformer. « Le déni peut apparaître comme une solution, ça n’en est pas une parce que ça se paie très cher pour la personne. Mais pour avoir la paix je fais ce que j’ai compris qu’on attend de moi et pas ce que je ressens », explique Denis Quinqueton.

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Vivre à la campagne, c’est connaître le manque d’intimité et l’isolement. « La société est majoritairement hétérosexuelle, c’est la norme sociale diffusée très largement. Quand on réalise qu’on est homo, il y a plusieurs étapes et l’une d’elle passe par la nécessité de rencontrer d’autres homos pour arrêter de se dire qu’on est seul au monde et qu’on est taré », schématise Denis Quinqueton.

Ce « besoin de rencontres » s’est largement exprimé dans l’enquête menée par le MRJC. Les quelque 300 témoignages vont dans ce sens. Mais où se rencontrer ? « Les lieux qui existent en milieu dense, urbain, qui sont des lieux associatifs ou commerciaux, répondent à ce besoin de rencontres. En milieu rural, c’est beaucoup plus compliqué », indique Denis Quinqueton, de la fondation Jean-Jaurès.

Reste le café de la place… Mais comme le souligne Lucie Martin du MRJC, « les bistrots des petits villages laissent assez peu la place à la différence. Les bistrots comme lieux de socialisation sont assez peu ouverts aux jeunes et aux femmes. Ce sont des lieux marqués par ceux qui les utilisent, c’est-à-dire des hommes d’un certain âge ».

« Le bistrot n’est pas un lieu d’excellence intellectuelle, on n’y va pas pour faire un séminaire sur les évolutions sociétales, on y va pour rencontrer les copains, se détendre. C’est ce qu’on attend d’ailleurs d’un bistrot donc ce n’est pas un reproche, poursuit  Denis Quinqueton. En milieu urbain, il y a plusieurs types de bistrots, en milieu rural, il n’y en a qu’un. Du coup, pour les personnes LGBT, ledit bistrot n’est pas forcément un lieu de rupture d’isolement et de détente. Elles doivent rester constamment sur leurs gardes au risque de se ramasser dans la figure, sans raison, une réflexion, qui peut s’avérer extrêmement blessante. »

Ainsi, dans les milieux reculés ou pour les minorités sexuelles, les applications de rencontres peuvent « jouer un rôle salutaire », reconnaît Eva Illouz. Pourtant l’autrice de Pourquoi l’amour fait mal et La fin de l’amour, a beaucoup écrit pour critiquer « l’économie de l’abondance » rendue possible par les sites et applications, parce que lorsqu’une « technologie nous permet une abondance de choix, le processus de singularisation a plus de mal à se mettre en place. Les applications de rencontres marchandisent l’espoir renouvelé de rencontrer quelqu’un ».

Pour autant, elle se montre ambivalente sur le sujet : « Est-ce qu’on veut priver les gens d’espoir ? » Si cette spécialiste est si partagée, c’est « que 8 à 10 % des rencontres « réussissent », donc au nom de ceux-là, pour qui les applis marchent, je ne voudrais pas rejeter d’emblée les applications parce qu’elles aident certains, notamment ceux qui sont privés de contacts sociaux, les gens qui vivent dans des endroits reculés et les minorités sexuelles. Mais les applis de rencontres créent un sentiment de lassitude qui contribue à une grande difficulté de singulariser les gens ».

La sexualité qui fonctionne par accumulation des partenaires n’est pas forcément synonyme de possibilité d’entrer dans des relations émotionnelles stables. Ce qui est valorisant d’un côté peut être source de misère de l’autre.

Eva Illouz, sociologue, spécialiste des relations amoureuses.

Des bals pour ne pas « passer par le virtuel »

Dans le sud Bretagne, ils sont nombreux à ne pas passer par ces applis. Beaucoup préfèrent le contact en chair et en os, la sueur d’une belle danse. Les bals pour célibataires rencontrent un grand succès dans le Morbihan. « Les gens préfèrent venir en soirée que passer par du virtuel », constate Guy Brionne, organisateur de ces bals. À chaque fois, l’homme loue une salle « où il est possible d’accueillir jusqu’à 400 personnes ». Il s’aperçoit d’une demande « de plus en plus importante ».

Guy Brionne organise des bals pour célibataires dans le Morbihan. (©Ronan Houssin / actu Morbihan)

Les clients de Guy n’hésitent pas à faire de la route, jusqu’à 150 km, pour nouer une nouvelle relation. « Je mets beaucoup de slows, aussi du zouk et j’organise des jeux. J’ai également ma petite touche secrète, mais je ne vais pas dévoiler mes secrets (rires). Je m’occupe de faire danser et la magie opère pour faire le reste, nous confie Guy Brionne. Le but reste de mettre les gens à l’aise, le tout dans une ambiance intimiste. »

Les trentenaires et quadra sont assez rares, « il s’agit principalement de personnes presque retraitées qui cherchent à faire des rencontres. Ils ne recherchent pas forcément l’amour ».

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Des petites annonces dans les journaux du coin

Pour briser cet isolement, Chantal, notre habitante de l’Eure, âgée de 72 ans, ne fait ni le choix des applis, ni celui des bals. Elle opte pour les petites annonces dans son journal local, L’Éveil de Pont-Audemer. Deux déjà publiées depuis septembre 2020.

Je recherche un homme sérieux et sincère. La situation professionnelle, je m’en fiche. Juste un homme simple sur lequel je peux m’appuyer en cas de problème. J’ai parfois besoin de me confier, d’avoir une épaule sur laquelle me reposer.

Annonce publiée dans L’Éveil de Pont-Audemer.

Après cette publication, la Normande a reçu sept réponses. En tout genre. « J’en ai rencontré un qui n’avait plus de dents. Il m’a dit qu’il avait eu une altercation avec des gendarmes. » Un autre divorcé lui confie qu’il n’avait plus le droit de revoir son ex-femme « parce qu’il l’avait frappée ». « Certains hommes m’ont demandé si je savais faire la cuisine et le ménage. Ils recherchent des bobonnes. »

Chantal n’a reçu qu’un seul homme chez elle. Mal lui en a pris : « Il me disait que je lui plaisais et que si on s’entendait bien, dans 30 minutes, je serais dans son lit. J’avais peur qu’il ne ressorte pas de chez moi. Ensuite il me harcelait au téléphone, j’ai dû bloquer son numéro. »

Bilan de l’expérience : Chantal n’a vécu qu’une seule relation, mais davantage amicale. Un homme habitant l’Orne, à 100 km de chez elle : « Il est super gentil. On se voit de temps en temps, mais aucun d’entre nous ne veut quitter son domicile, car on a chacun notre famille dans la région. » Chantal n’imagine pas « vivre continuellement chez quelqu’un d’autre », trop attachée à sa maison et à sa famille qui vit à proximité. « Je ne veux pas me déraciner », nous confie la septuagénaire.

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Grâce à une annonce passée dans ce même journal, Jean-Luc, retraité, a fait une belle rencontre au début des années 2000. La relation a duré 11 ans. « Même si on a cassé plusieurs fois », précise-t-il. « On n’a jamais vécu ensemble. On se voyait le mercredi, le week-end ou pendant les vacances. » Tous les deux indépendants, ils ne souhaitaient pas non plus vivre ensemble au quotidien.

Cet ancien mécanicien industriel a divorcé en 2000, à 41 ans. Il a ensuite décidé de passer des petites annonces dans plusieurs journaux locaux comme L’Éveil de Pont-Audemer, Le Pays d’Auge, L’Éveil normand… Cela fait plus de 20 ans qu’il passe régulièrement des petites annonces.

Homme avec une bonne situation, stable, aime le dialogue, cuisiner, les fleurs, bon bricoleur, recherche femme entre 50 et 65 ans, pour sorties, balades, restaurant, vacances. Pour une relation stable et sincère.

L’annonce de Jean-Luc publiée dans le journal de son département.
Jean-Luc a divorcé en 2000. Depuis il a passé plusieurs annonces dans les journaux de son département dans l’espoir de retrouver l’amour. (©Stéphane Fouilleul / L’Éveil de Pont-Audemer)

Excepté cette relation de 11 ans, les amours de Jean-Luc ne durent pas plus de quatre mois. Même si ces petites annonces sont souvent synonymes de déceptions amoureuses, « on peut aussi se faire des amis grâce à elles. Si ça ne passe pas physiquement, on peut juste faire des sorties et ainsi rompre notre solitude ».

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D’autant qu’avec le temps, Jean-Luc reçoit de moins en moins de lettres. Il met ça sur le compte de l’âge, mais explique aussi cette érosion par l’émergence d’internet.

Cet Eurois a tout essayé. L’agence matrimoniale, « mais ça m’avait coûté 1500 euros pour une année, alors je n’ai pas continué ». Tarif jugé aussi trop élevé pour son inscription au site Meetic. « J’ai payé 120 euros pour quelques mois. Là encore, malgré ma retraite confortable, j’ai arrêté. » Jean-Luc s’est mis récemment sur les réseaux sociaux pour tenter de faire des rencontres. Mais l’expérience n’a pas été concluante.

« J’ai rencontré il y a quelques semaines une femme belle et beaucoup plus jeune que moi. On échangeait tous les jours via Messenger. » Jean-Luc pense alors vivre une relation passionnelle à distance avec cette femme de Toulon. Finalement, il se rendra compte que la personne cachée derrière son écran essaie de profiter de lui : « Au bout de cinq jours, elle m’a demandé 900 euros pour qu’elle puisse venir me rejoindre. » Il coupe rapidement la relation avant d’être victime d’une arnaque.

Jean-Luc continue de passer de temps en temps des petites annonces dans les journaux de son département rural. Les dernières, c’était fin décembre 2021. Mais plus le temps passe et plus il se dit qu’il ne trouvera sûrement plus le grand amour : « C’est compliqué à 60 ans. C’est même foutu. On fait peut-être moins de concessions en vieillissant. »

Enquête réalisée par Raphaël Tual, Renaud Vilafranca, Ronan Houssin et Stéphane Fouilleul.

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